dimanche 30 août 2009

Traduit du coréen (008)

de Lee Seung U (이승우),
traduit par Ko Kwan dan (고광단) et Jean-Noël Juttet.
Zulma, 2000

Nous vous avions proposé, il y a peu de temps, dans ce même blog, La vie rêvée des plantes (Zulma, réédition Gallimard, collection « Folio », 2009) de l'écrivain coréen Lee Seung U, paru en 2007. Pour les lecteurs qui auraient découvert Lee Seung U avec ce livre, le deuxième traduit en français, il faut prévenir que L'envers de la vie, son premier livre est un livre bien différent. Ecrit en 1992, par un écrivain alors presque débutant, ce livre passé un peu inaperçu à l'époque, confirme (curieuse confirmation d’ailleurs au plan chronologique) que Lee Seung U est aujourd’hui un auteur de tout premier plan.

L'envers de la vie de Lee Seung U, auteur que nous devrions bientôt voir à Aix-en-Provence, débute par une préface de l'auteur qui nous a fait reculer d'autant, le moment de rentrer dans la lecture du roman. Certes, les questions qui y sont traitées, possibilités et limites de la littérature, sont intemporelles, mais forment sous la plume de Lee Seung U une véritable déclaration d'intention :

Que faire lorsque le chemin paraît sans issue ? Le plus simple, le plus facile, est de s'arrêter, de ne plus bouger. Mais si le destin veut qu'on avance ? Il ne reste plus qu'à rentrer dans la vase en se disant qu'on n'a pas le choix. Mais la vase peut être plus profonde qu'on ne pensait. Alors, au lieu d'avancer, on reste là, le corps entier pris dans la fange. Je songe au cruel destin de celui qui n'a pas d'autre issue que de rentrer dans la vase.

Cette impérieuse nécessité de l'écriture, au risque de l'absurde, n'est autre que la volonté de rendre indistincte vie réelle et vie fictionnelle, vie d'auteur et vie d'homme, et de brouiller les pistes au point que l'on n'ait plus à lui demander s'il s'agit d'un roman autobiographique :

Tout roman est fiction, mais une fiction qui révèle la vérité [..] C'est un chaos fabriqué qui organise le chaos de la vie.

Ou encore (page 89) :

[..] C'était le délicat problème de l'expression et des limites de l'imagination dans la création artistique.

Cette déclaration conditionne la construction même du roman, faite de couches superposées d'un narrateur/auteur/voyeur. L'histoire est simple : un journaliste refuse dans un premier temps de faire un article sur un auteur, au motif qu'il a lu peu de choses dudit auteur (voilà qui prête déjà à réflexion) et qu'il n'a de toutes façons aucune envie de parler d'un auteur sans pouvoir parler de son œuvre. Pourtant, le narrateur cède à une pression amicale et finit par accepter le travail proposé. Il va mener une enquête sur Pak Pukil, écrivain célèbre, qu'il rencontrera à deux reprises. Le principe de l'enquête permet de superposer des faits attestés, des propos recueillis, auxquels le narrateur rajoute des textes de l’auteur sur lequel il enquête.

Ces couches successives, notamment les extraits de textes qui font office de flash-back cinématographique, déroutent et obligent à une certaine vigilance dans la lecture. Sommes-nous dans la réalité ou dans la fiction?

Ce n'est pas vrai qu'on écrit par instinct d'exhibition. [...] On écrit pour altérer la réalité. Celui qui est satisfait du monde comme il va n'a nulle envie d'écrire.

D’autant que Lee Seung U mêle les références littéraires, Gide et Dostoievski surtout, les extraits fictifs de romans et les propres observations et commentaires de l'enquêteur/narrateur. L'utilisation de titres de romans (Gide, Les nourritures terrestres) et les extraits de livres, y compris d'un texte du roman que nous sommes en train de lire, multiplient les pistes de lecture. La narration place habilement le narrateur dans une position d’ambiguïté, dans une fausse distance au sujet, contraint d’observer et de rapporter en toute indépendance, et dans le même temps, comprendre les raisons d'écrire de Pak Pukil, voire les partager. Procédé d'écriture intéressant qui contribue à épaissir le mystère qu'il se propose d'éclairer.

Cette habile construction est bien servie par la traduction et par la mise en page, avec une mise en exergue des extraits de textes en caractères plus petits (ce que ne fait pas l'exemplaire original en coréen) et qui oblige à de fréquentes pauses de lecture.

Mais ce faisant, l'enquêteur d’abord réticent, tout en déroulant la biographie de Pak Pukil, est en train d'écrire son propre livre, par lequel il va tenter de comprendre le monde intérieur de l'écrivain. Et le monde intérieur de Pak Pukil n'est pas loin de nous rappeler le marécage entrevu dans la préface. Enfant délaissé, à la recherche d'un père absent, en réalité enchaîné comme un animal dans une baraque humide, sa mère sommée de quitter la maison (on la retrouvera plus tard, avec un pasteur protestant puis avec un sévère fonctionnaire de police). Pour Pak Pukil, ce sera le moment du départ, qu'il marque en mettant le feu à la tombe de son père décédé depuis peu. Ce départ de la maison est la condition par laquelle il pense pouvoir advenir :

Qui ne s'arrache au marécage ne verra jamais le monde.

Ce départ combine adroitement les références au père mort, au désir du fruit défendu, ici un kaki, au monde des autres à qui Pak Pusil ne cesse de vouloir régler les comptes :

Il ne se comportait pas comme les autres. Il ne pouvait accepter « l'affreuse réalité »...

Les hommes me font peur. Face à eux, je suis d’une immense maladresse. Et on ne pardonne pas la maladresse. [...] ce dont je me souviens d’abord, c’est de la pauvreté, plus cruelle encore que la solitude; puis de cette hargne constante que j’éprouvais contre le monde.

Pourtant, ce monde des autres est ici encore traité avec ambiguïté. Il se tient loin des autres, préférant les coins sombres et parfois humides, pour lire tout ce qui lui tombe sous la main. Ce qui ne l’empêchera pas de s’écrier par ailleurs :

Brûle les livres, tous les livres. Tu m’entends ? Je dis : brûle-les-tous ! A quoi ca sert le droit, la philo, hein ? Ça sert à rien du tout. Tu sais combien ça mesure la pine d’un phoque ? Fais pas semblant de pas entendre, petit con...

Les autres, la politique, la solidarité durant les années d’oppression en Corée, la religion ne trouveront aucune grâce, aucune chance de rédemption, pas même l’amour qu’à deux reprises il ratera. L'envers de la vie est un livre aux accents gidiens et parfois spinoziens, à plusieurs reprises proche de l'essai, qui explore les limites du monde intérieur, la solitude, la création, le destin et la capacité de chacun à le forcer ou non.

Il faut absolument lire ce livre.

Lee Seung U est né en 1959 à Jangheung en Corée du sud. Il est l’auteur de 7 romans et recueils de nouvelles.

Kim Hye-Gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

mercredi 19 août 2009

Traduit du coréen (007)

Les Boîtes de ma femme (아내의 상자)

de EUN Hee-Kyung (은희경), Editions Zulma, 2009,

traduit par Lee Hye Young (이혜영) et Pierrick Micottis

Les boîtes dont on parle dans ce recueil de nouvelles sont celles que l'on ouvre et que l'on referme, sans bien savoir si les personnages qu'elles abritaient ont eu le temps de s'éclipser ou bien d'être pris en flagrante tentative de se soustraire aux misères du monde.

Cinq nouvelles écrites dans un style alerte et fluide qui contraste avec la difficulté des thèmes travaillés puisque ces nouvelles sont toutes consacrées aux relations entre hommes et femmes, au sein de couples, légitimes ou non, dans la Corée contemporaine.

Dans la première nouvelle qui donne le titre au recueil « Les boîtes de ma femme », un homme découvre des boîtes appartenant à sa femme, en faisant l'inventaire d'un appartement qu'il va quitter, en raison de l'internement de sa femme. Et à partir du contenu hétéroclite de ces boîtes, il va déconstruire la relation avec sa femme et établir la genèse de l'échec, échec d'autant plus douloureux que l'amour ou plus exactement l’absence d’amour, n'est pas en cause.

Dans la deuxième nouvelle « Ma femme évanescente », un homme découvre le journal intime de sa femme et la vie qu'elle s'invente, notamment un prétendant qui lui ressemble étrangement.

Ces deux nouvelles illustrent la manière dont Eun Hee kyung abordent les relations hommes-femmes. Les personnages exposent leurs blessures et dissimulent leurs émotions. Et plongent le lecteur dans la position de l'observateur impliqué dans la situation qu'il est en train d'observer. Aucune économie du sentiment dans les propos de Eun Hee kyung. Même si elle esquisse une peinture au couteau de ses personnages, elle privilégie l'intensité plutôt que l'épaisseur, la densité plutôt que le chatoiement des couleurs. On s'aime, on se trompe, on se déchire, on se quitte, on regrette. Nul ne ressort vainqueur de cet affrontement où l'amour ressemble parfois à une arène dont le sort ne désignera ni vainqueur ni vaincu.

Dans la troisième nouvelle « Les beaux amants », la rupture de leur relation intervient naturellement à la suite... d'une méprise. Savante construction de la part des deux amants et leur séparation quasi-programmée, faute d'avoir su mettre en perspectives leur amour.

Dans la quatrième nouvelle, « On n'avait pas pensé à l'imprévu », une femme découvre l'amour qu'elle éprouve pour son mari, une fois mort.

Dans la cinquième nouvelle, une jeune fille découvre que sa soeur ainée, dont elle n’a jamais voulu élucider le rapport difficile qu’elle entretient avec elle, a subit un échec amoureux, qui la lui rend, paradoxalement plus proche.

L'optimisme ne règne pas dans les relations d'amour, dans cette Corée qui pour avoir vaincu ses ennemis n'en a pas fini avec ses vieux démons. la communication entre les personnes a changé de forme mais pas de nature. Elle y est toujours aussi délicate. Et la ville n’arrange rien. Dans une Séoul craintive, soucieuse de ressembler aux autres mégapoles, où pullulent les grands ensembles qui trimbalent avec eux leur lot d'inhumanité, dans la vie de tous les jours comme dans les relations les plus intimes. Les souffrances sont exposées à vif et les stratégies de chacun pour les dissimuler restent vaines. Point de salut, les histoires d'amour finissent toujours mal.

« Voilà un mois que mon mari est mort [...] mais si au lieu de mourir, il était resté paralysé [...] à présent, si elle pouvait le ramener à la vie, ne serait-ce qu'un instant, elle lui dirait : « Mon chéri, je ne voulais pas me disputer avec toi. Cela paraît bien paradoxal, mais c'est pour cette raison que je me mettais si souvent en colère. »

Dans ces nouvelles où l'un est le spectateur de l'affaissement progressif de l'autre, tout l'amour qu'ils se portent n'est pas suffisant pour sauver la relation d'une issue fatale :

« Une jour, elle s'est écriée : « Tout se fane chez nous [...]. Même les pommes se ratatinent au bout d'une nuit. Le ciment des murs absorbe tout l'humidité. Moi aussi, je me fanerai un jour. Je sens toute l'eau de mon corps s'en aller. »

Impossible de vous cacher plus longtemps la réponse du mari : « Le lendemain, j'ai commandé un humidificateur pour l'intérieur ».

Avec Eun Hee kyung, l'humour est ainsi, il intervient au moment où on s'y attend le moins. Et, dérouté par cet à-propos, chacun d'entre nous se sent d'un coup meilleur, bien meilleur que le personnage qu'elle fait agir. Eun hee Kyung nous confiera dans une interview que nous publierons ultérieurement, que ses lecteurs lui avouent régulièrement qu'ils ressortent gonflés à bloc de leur lecture, tant ils se sentent bien meilleurs que la plupart des personnages exposés. L'ennui est que ces personnages ne sont pas des monstres. Ou alors des monstres particuliers, difficiles à détecter, cachés sous des masques ressemblant étonnamment à des personnages réels, mille fois vus, tant ils nous ressemblent.

On pense à Kundera ou à Kafka, auteurs fétiches de Eun Hee kyung, avec ces personnages dans l'incapacité de se racheter. Eun Hee kyung pose un regard tendre et détaché, mais implacable, refusant toute solution au lecteur, qui doit, tout comme elle en tant qu'auteur, se débrouiller.

Il faut lire ce petit livre où l'on découvre que les relations ente les hommes et les femmes n'ont jamais été aussi problématiques dans la Corée en modernisation à marche forcée. Hier soir encore, en sillonnant les ruelles* étroites de Séoul, toutes en cours de destruction, voyant hommes et (rares) femmes boire, manger et discuter à s'échauffer, nous nous demandions où était la part de vérité dans tout cela.

Eun Hee kyung est née en 1959 à Kochang, dans le sud de la Corée. Elle débute sa carrière littéraire à 35 ans avec son premier roman Cadeau d'un oiseau en 1995, et obtient le Prix des Romans, prix suivi depuis de six autres. Les boîtes de ma femme est son premier roman traduit en français.

Kim Hye gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

* Ruelle très étroite appelée Pitmagol (피 맛 골), où deux personnes se croisent avec difficulté. Autrefois créées pour éviter au peuple d'avoir à saluer en se prosternant devant l'aristocratie qui défilait dans les grands boulevards parallèles. Ces ruelles sont bordées de restaurant populaires où on peut manger à bas prix et de bistrots (술 집, littéralement maisons à alcool), d'où il est possible de ressortir en titubant. Bien entendu, ces ruelles étaient un lieu de bouillonnement social. Comme un peu partout en Asie, elles sont détruites, en sacrifice aux dieux de la modernité. Elles laisseront bientôt la place à des buildings dans lesquels nous n'entreront sans doute jamais.

mardi 18 août 2009

Pour quelques degrés de moins

Peut-être n'avez-vous pas remarqué que le billet offrant aux amateurs de littérature chinoise en surchauffe une voie de salut avait reçu un commentaire signé Alain Rousseau, et que ce commentaire amical fournissait le moyen d’aller lire des récits de Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) mis gracieusement en ligne par lui-même sur Scribd.com.

Au programme de cette publication généreuse et sympathique, cinq anecdotes tirées du Zi bu yu 子不語, avec dans l’ordre « La bande du Dragon Noir » [« Qinglongdang » 青龍黨, ZBY, j. 4: 18] - un récit dans lequel Yuan Mei se montre inflexible vis-à-vis d’un brigand pourtant revenu à résipiscence, « Pas de retour pour le lettré Wu » [« Wusheng bu gui » 吳生不歸, ZBY, j. 7 : 13 ] tout à la fois fable drolatique et invitation au libertinage, « Yao, le génie de l’épée » [« Yao jianxian » 姚劍仙, ZBY, j. 8 : 25], facétie mettant en scène un maître magicien, « Une bonbonne d’huile pour faire frire un fantôme » [« Youping peng gui » 油瓶烹鬼, ZBY, j. 15 : 12] qui prouve l’inflammabilité des guǐ 鬼 et « Le Miroir précieux de la médecine orientale contient une méthode pour venir à bout des renardes » [« Dongyi baojian you fa zhi hu » 東醫寶鑒有法治狐, ZBY, j. 19 : 33], une « vulpinade » qui fait intervenir une curiosité littéraire.

Bref, tout ceci est très plaisant et fort bien rendu -- on en redemande ! Des cinq, c’est, bien évidemment, la seconde histoire que je préfère. Elle est du même tonneau que « Minuscule outil du plaisir » [« Fengliu ju » 風流具, ZBY, j. 23 : 23,in Le Visage vert, 16 (Zulma, pp. 68-70)]. J’ai aussi été sensible à l’évocation du Dongyi baojian 東醫寶鑒 sensé proposer un remède propre à réduire à quia les démons renards. Une note nous apprend qu’il s’agit en fait du Tongui pogam une « encyclopédie médicale rédigée au début du XVIIe siècle par le célèbre médecin coréen Ho Chun (en chinois : Xu Jun) ». On peut trouver sur internet des renseignements complémentaires sur ce Dongui Bogam 동의보감, achevé en 1610 après quatre ans de labeur et édité pour la première fois en 1613 - voire même des clichés d’éditions anciennes (ici et ), et ceci en chinois, en coréen, en japonais et aussi en anglais. Son auteur Heo Jun 허준 / 許浚 (1546-1615) fait aussi l’objet de notices sur la même encyclopédie ouverte : en anglais, en chinois, en coréen et en japonais. Il fut aussi, voici dix ans, la vedette d’une série TV en 64 épisodes (voir ici, et encore ).

La référence à cette œuvre marquante de la médecine coréenne et extrême-orientale dans Zi bu yu n’est signalée nulle part. Remercions Alain Rousseau de nous l’avoir mise sous les yeux et souhaitons qu’il continue à nous procurer de belles surprises de cet ordre. (P.K.)

lundi 17 août 2009

Loup de poche

Le Totem du Loup (Lang tuteng 狼图腾) de Jiang Rong 姜戎 , dont on a parlé sur ce blog avant et après sa sortie en France, est depuis cinq mois déjà accessible en format de poche (LGF, 634 p.). Ce passage dans ce format économique (8 €) lui offre une nouvelle vie. Il lui a notamment permis d’être tout récemment retenu dans la sélection du mois d’août du Prix des Lecteurs du Livre de Poche. Pour en savoir plus sur ce prix littéraire estival, voir ici et . Sur le site de l’éditeur, on peut lire des avis de lecteurs (ici), mais ne manquez pas le compte rendu que Noël Dutrait a publié dans la deuxième livraison de l’année du magazine Perspectives chinoises. Il y est notamment question des réserves émises par le plus farouche détracteur de Jiang Rong et de son œuvre, le sinologue Wolgang Kubin dont on peut découvrir les critiques ici [en chinois].

Ironie du sort, les liens commerciaux d’un site de vente en ligne tendraient à montrer que les lecteurs de ce livre apprécient les animaux puisque ils auraient acheté deux romans de Katherine Pancol intitulés : Les Yeux jaunes des crocodiles et La Valse lente des tortues. Une bien curieuse ménagerie en définitive.

PS. : Merci de nourrir les poissons que nous hébergeons pendant les vacances dans la colonne de gauche de ce blog en cliquant le plus souvent possible dans leur bocal virtuel. Ils vous en seront reconnaissants. (P.K.)

mercredi 5 août 2009

Lectures rafraîchissantes

L'été, se pose pour beaucoup d'entre nous qui de par le monde devons traverser ou séjourner dans des contrées écrasées par le soleil, la question de savoir comment faire tomber la température de quelques degrés ou, si ce n'est pas possible, où trouver le moyen de supporter des conditions climatiques défavorables. Outre, les solutions habituelles que vous connaissez, certaines désastreuses comme l'achat d'un appareil de climatisation, d'autres plus risquées pour la santé comme l'ingestion de liqueurs rafraîchissantes ou de sorbets délicieux, il y a encore celle de trouver un dérivatif puissant capable de détourner l'attention des souffrances du moment. J'avais l'année dernière opté pour la lecture des mésaventures à répétition de la belle Emily dans le château d'Uldophe. Cette année, je vous offre un nouveau baume littéraire qui devrait, pour le moins, vous permettre d'affronter vaillamment quelques heures caniculaires de ce mois d'août commençant.

Je regrette de n'avoir rien de nouveau de mon cher Li Yu 李漁 (1611-1680) à vous proposer, lui qui présentait ses fictions comme « une boisson rafraîchissante dans la maison en flammes » [火宅中清涼飲子] - cela viendra un jour prochain -, mais j'ai, sinon mieux, au moins tout aussi efficace et surtout immédiatement disponible et propre à la consommation, avec ou sans additif.

Il s'agit de quelques récits d'un auteur chinois - Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) - dont on devrait entendre parler encore plus sous peu grâce à des publications d'envergure, mais dont on a déjà parlé et fort bien, notamment dans une enceinte prestigieuse et par une voix éclairée.

L'enceinte est le Collège de France ; la voix, celle de Pierre-Etienne Will qui y occupe la chair d'Histoire de la Chine moderne et consacre son cours de l'année 2009 à un sujet passionnant : « Documents autobiographiques et histoire 1640-1930 ». C'est donc dans le cadre précis de cet examen attentif et admirablement documenté de l'écrit autobiographique dans la Chine du XVIIe au début du XXe siècles, qu'il fut - c'était le 28 janvier dernier -, question pendant une demi-heure de Yuan Mei. Cette « longue digression » s'achevait sur la synthèse suivante dont la lecture devrait vous inviter à écouter attentivement l'intégralité du propos et l'ensemble de cette série de conférences aussi magistrale qu'enthousiasmante :

« Yuan Mei parfait exemple d'un individu complexe non dénué de contradictions et d'ambiguïtés mais dont les biographies conventionnelles nous laissent entrevoir qu'une très petite partie des multiples dimensions. Il a laissé sa marque dans des domaines aussi éloignés que la critique poétique et le droit ; c'était un fonctionnaire compétent et dévoué, très conscient des problèmes économiques et sociaux de son temps, et dont les préoccupations en matière d'éthique et de technique administrative ne se sont jamais démenties ; mais il s'est découragé dès que sa carrière à sembler piétiner, et il a préféré mener une vie confortable d'ermite comme on disait, anticonformiste, flirtant plus qu'à son tour avec le scandale mais réussissant toujours à s'en tirer grâce à ses innombrables relations, et à l'extraordinaire popularité de ses productions littéraires. »

[Ce second des 10 cours donnés est disponible comme les neuf autres en podcast directement sur le site du Collège de France ou à partir d'iTunes - mais vous êtes rodés à l'exercice qui consiste à récupérer ces fichiers et à les glisser dans votre ordinateur ou votre iPod (sinon voir ici, où une tentative d'explication !), mais on peut aussi plus simplement l'écouter en ligne à partir d'ici]

Alors même que P.-E. Will s'attachait à la suite d'autres (Camille Imbaut-Huart, Arthur Waley, Jérôme Bourgon) à faire revivre le souvenir de ce Chinois d'exception, nous étions plusieurs à nous pencher sur son œuvre avec, je le suppose, la même délectation ; l'ironie mordante de cette conjonction des intérêts fut qu'ils s'attachèrent au même ouvrage : le Zi bu yu 子不語 (« Ce dont le Maître ne dit mot »), collection de récits à faire frémir et à se tordre de rire que Yuan Mei avait pris un grand plaisir à compiler sur la fin de ses jours (1788) et auquel il avait même donné une suite tout aussi rafraîchissante (1797).

Résultats des courses : une attente --- celle de la publication d'une intégrale dans la prestigieuse collection consacrée à l'Orient d’un grand éditeur parisien ; une frustration, partagée avec notamment Alain Rousseau (un fidèle lecteur de ce blog), de devoir remiser un projet nourri de (trop ?) longue date ; une poignée de récits - 12 pour être précis -, à lire sans tarder --- encore vous faut-il, pour cela, relever un dernier défi : vous procurer le dernier numéro de la revue Le Visage Vert déjà évoquée ici [une piste : le commander directement chez l'éditeur Zulma]

De quoi s’agit-il ? Rien de moins que la traduction de quatre récits sans liens les uns avec les autres dont la réunion devrait offrir une petit idée de la diversité des anecdotes du Zi bu yu, traduction réalisée par moi-même, par ailleurs signataire d’une brève présentation de l’auteur, et de huit récits traduits par Solange Cruveillé qui a naturellement retenu des récits vulpins, histoire d'ajouter quelques spécimens originaux à sa déjà fort riche collection d'histoires de renard(e)s. Ce sont de loin les histoires qui ont le plus séduit les premiers lecteurs à dévorer la dernière livraison de cette remarquable revue entièrement consacrée aux franges du réel.

On le comprend facilement d'autant que ces récits, cocasses et terrifiants, qui offrent une tonalité particulière aux narrations mettant en scène ce personnage clef du fantastique chinois, sont accompagnés d'illustrations dues au burin inspiré et sauvage de Marc Brunier Mestas particulièment inspiré par ces histoires un peu folles. On peut également les voir sur son surprenant blog, ici, en compagnie d'une autre série de renards et d'une saisissante illustration qui s'attachait à la cruauté scatologique de « La vengeance du squelette » de Yuan Mei.

Notons que Marc Brunier Mestas n'a pas définitivement abandonné le thème du renard puisqu'il est passé à la couleur pour un conte vulpin contemporain qu'Anne-Sylvie Salzman a offert à la revue Le Zaporogue de Sébastien Doubinsky. Sachez que cette sixième livraison d'une revue sans égale est accessible en téléchargement et que vous trouverez pages 133 à 144, ce dérangeant « Fox into Lady » dont la lecture devrait faire baisser la température ambiante de quelques degrés supplémentaires. On pourra poursuivre la cure avec, du même auteur, un recueil de nouvelles qui ne peuvent vous laisser insensible. On peut se procurer Lamont directement chez l'éditeur vers qui il faudra également se tourner pour compléter ou constituer sa collection d'anciens numéros de la revue qui lui a donné son nom, Le visage vert.

Outre les récits de Yuan Mei qui constituent la première incursion en terre chinoise de la revue, ce volume 16 du Visage vert est plein de succulentes surprises, et comme l'écrit un de ses lecteurs « Bronzer en compagnie de ce Visage vert ne serait pas la moins bonne idée des amateurs de littérature, mais en goûter les joies inquiétantes derrière des persiennes fermées ajouterait au plaisir. » J'ajoute qu'il en va de votre survie, alors n'hésitez plus : lisez ! (P.K.)

lundi 3 août 2009

Traduit du coréen (006)

L'Empire des lumières (빛의 제국)
de KIM Young-ha (김 영하) Editions Philippe Picquier, 2009
Traduction de Lim Yeong-hee (임 영희) et Françoise Nagel

Bien que le dernier roman de Kim Young-ha emprunte son titre à un tableau de Magritte, le héros Kiyeong se débat une journée durant dans l'obscurité des souvenirs et le dédale des choix à faire. Espion dormant, envoyé par la Corée du nord dans la Corée du sud, pour s'immerger dans la société et accomplir une mission le jour où il s'en fera besoin, il mène une vie des plus discrètes, au confins de l’ennui. La nécessité de se fondre dans les rouages d'une société qu'il ne connaît pas a supposé qu'il oublie d'où il vient et comment il y vivait.

Formé à l’école des espions de Pyeongyang, depuis 10 ans, Kiyeong (기영)n'a jamais été contacté par ses chefs, jusqu'à ce jour, où il reçoit via sa messagerie, un poème japonais de Bashō (Matsuo Bashō 松尾芭蕉, Anthologie du poème court japonais. Traduit par Cotinne Atlan et Zéno Bianu, Gallimard, «Poésies ») : «Au fond de la jarre / sous la lune d’été / une pieuvre rêve » qui lui enjoint de rentrer en Corée du nord. Le roman tourne autour de cette journée et de la décision qu'il doit prendre : obéir ou non.

Marié et père d'une adolescente en pleine crise d'adolescence, il partage son temps entre son travail, sa famille et sa maîtresse, tandis que sa femme fait exactement la même chose, avec un jeune amant avide d'expériences sexuelles.

Que va faire Kiyeong ? Pourquoi est-il rappelé maintenant après 10 ans d'oubli ? Comment quitter une vie et un système politique (le sud) pour retourner en Corée du Nord, vers un destin inconnu, dans lequel il ne sait même pas s'il sera maintenu en vie ou assassiné (l'auteur n’évite pas la caricature, mais au fond, peut-être est-il vrai que les espions ne font jamais de vieux os..).

Mais le Nord existe-t-il toujours, lorsque l'on a vécu 10 ans dans l'abondante Corée du sud. Que va t-il se passer s'il refuse de rentrer ? S'il rentre ? Comment choisir entre son pays (sic) d'origine et son pays (sic) d'adoption? Et d'ailleurs, faut-il choisir ? L'homme moderne ne cesse de vouloir affirmer son libre-arbitre par le choix permanent qu'il doit effectuer au milieu d'une offre abondante en produits, en idées, en prêt-à-voir, en prêt-à-penser, conçus dans les laboratoires du social. Mais la seule issue nous dit Kim Young Ha n'est-elle pas au fond et seulement, de survivre :

« Je croyais que les gens aimaient comme moi réfléchir à des choses abstraites. Mais en réalité, tout ce qu'ils veulent, c'est survivre ».

Et l'humain, en nouveau démiurge quasi-occupé à faire valoir son individualité, ne s’aperçoit pas qu’elle est fabriquée en grande partie par ceux qui tirent les ficelles, d'où qu'ils soient. Dans cette Corée du sud hypermoderne, l'auteur joue avec les paradoxes en insistant sur la question du choix. Choisir au milieu de l'abondance ce qu'il y a de moins pire, finalement.

Ce roman conçu comme une parabole sur la nécessité, nous montre un Kiyeong enlisé dans son propre oubli de soi, occupé à se fondre dans la masse pour en faire partie. Pour obéir à l'injonction qui lui a été faite, voici 10 ans, Kiyeong n'a cessé de construire une image d'homme moyen, lisse au point qu'il semble vivre à partir du jour où il lui est demandé de rentrer au pays. Allusion probable au système dominant de pensée (de plus en plus souvent mis à mal de nos jours) en Corée, qui, dans ses moins bons côtés, propose à l'individu de s'effacer au profit de la communauté. Ici, Kiyeong est dans un double effacement, celui imposé par son statut d'agent infiltré et celui proposé par le système de pensée en vigueur. Lorsqu'il lui faut prendre sa décision, rentrer ou non en Corée du nord, c'est la totalité de cet individu effacé qui doit reprendre le contrôle de lui-même. La solitude imposée par le monde moderne nous renvoie à une thématique en cours dans la jeune littérature coréenne. Face aux désordres du monde, les choix à faire ne relèvent pas toujours du libre arbitre mais souvent de la capacité à circuler au milieu du moins pire. Ici, Kiyeong est appelé à quitter une société à laquelle il appartenait, mais dans une sorte de relief en creux. Il doit quitter la chaleur humaine d'une société organisée, hiérarchisée, au profit d'un retour vers l'inconnu. Car cette Corée du nord, il n'est pas certain de la reconnaître, il n'est même pas certain de reconnaître les idées qui ont été les siennes lorsqu'il était jeune et futur espion en formation. Kiyeong ne peut plus choisir, car il ne s'appartient plus. Car pour s'appartenir, il ne faut pas avoir consacré dix années de sa vie à s'oublier, à vouloir devenir transparent au point de s'être coupé de soi. Ici, nous pouvons trouver intéressante cette allégorie du monde moderne dans lequel les codes sociaux imposent de choisir à qui ou à quoi il faut appartenir et payer le tribut de cette appartenance, au point que la redevance puise un jour devenir insupportable. Les rites sociaux, les coutumes collectives fabriquées de toutes pièces, les réunions bariolées des entreprises, les manifestations couvertes par la musique d'un seul haut-parleur peuvent à un certain moment nous dire que nous appartenons, et dans cette appartenance, il y a nécessairement un peu de perte de soi. Fernando Pessoa, à l'ombre de la statue sous laquelle nous préparons ce billet, dans une Lisbonne au doux vent chaud, nous dit qu'il faut laisser au silence le soin d'être injuste. C'est dans le silence de sa conscience que Kiyeong doit prendre sa décision.

Kim Young-ha ne tombe pas dans le piège d'un choix qui n'est pas à faire, entre un capitalisme dur mais où un artefact de liberté règne et un pays socialiste où la liberté est une illusion, même s’il évite de présenter la Corée du nord telle que se plaisent à le faire les journaux, soucieux de produire une information standardisée, repérable au confort réflexif qu'elle apporte aux moins exigeants.

Pourtant cet épais roman nous laisse perplexes. Il fait partie des livres que l'on veut sauver à tout prix dans sa propre mémoire, au regard des autres livres de l'auteur que nous avons aimés dans le passé. Nous lisons et relisons, doutons de nous et de notre capacité à discerner l’invisible du roman, mais force est que notre insatisfaction monte avec le nombre des lectures. Ce n'est pas un mauvais roman bien entendu. Construit en autant d'heures de la journée, sous l'influence d'une série américaine (24 heures chrono, que toutefois nous ne connaissons pas.) présente des défauts de construction. Notamment, l'absence d'une trame forte qui relie les chapitres et éviterait au roman l'instabilité que nous avons ressentie, sensation de parties éparses, tenant entre elles par un mince fil. Et pour notre goût, peut-être un développement réflexif plus soutenu que celui qui nous est présenté. Un roman n'est certes pas un essai, mais dans la critique esquissée des deux Corées des quarante dernières années, Kim Young-ha ne délivre finalement qu'une réflexion que nous ne manquons pas de trouver un peu convenue, en ce qu'elle dénonce même. Kim Young-ha avoue avoir eu recours à un personnage d'espion parce qu'il le pense mieux placé pour observer la société coréenne, dont il fait au passage un portrait pas très tendre. Mais il n’est pas certain qu’un personnage tout en retenue et en censure puisse être à même de porter un regard aigu sur la nouvelle puissance de l’Asie.

L'empire des lumières est le 3e roman de Kim Young-ha traduit en français. Le premier paru en 2002 chez Picquier, La mort à demi-mots a eu un beau succès d'estime en France. Le deuxième Fleur noire, toujours chez Picquier (2007), tout comme L'empire des ténèbres. Pour ses trois premiers romans coréens, Kim Young-ha a reçu les plus grands prix littéraires coréens, telle que nous l’indique la documentation. La référence à l'obtention de prix littéraires prestigieux tient toujours une place de choix dans les coupures et dossiers de presse. Cela pourrait, laisser supposer que ce soit une condition dans le choix de traductions des romans coréens, ce qui à terme pourrait poser quelques difficultés de lisibilité dans la production littéraire coréenne en langue française.

Kim Young-ha a aussi publié six recueils d'articles et trois de nouvelles. Nous espérons le voir bientôt en France.

Kim Hye-Gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

vendredi 10 juillet 2009

Les poires de Pu

Après les cerises, les poires ! La chose est assez connue, et si vous ne le savez pas les spécialistes de l'histoire de la traduction de la littérature de fiction chinoise - tel Li Jinjia dans son ouvrage récemment publié chez You-Feng (Paris, 2009, 397 p.), Le Liaozhai zhiyi en français (1880-2004), page 23 -, vous le diront sans hésiter une seconde : la première présentation de l’œuvre de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) en France est due à Camille Imbault-Huart (1857-1897) et fut publiée en 1880 dans le Journal Asiatique (Août-Septembre) justement dans les « Miscellanées chinois » évoqués lors d'un précédent billet. Si vous en êtes curieux, sachez que la BNF et son service de consultation en ligne Gallica vous permet de consulter ce volume qui porte le n° 117. De la page 281 à la page 284, on trouve donc une brève notice sur le Liaozhai zhiyi 聊齋誌異 et sur son auteur, suivie de la traduction du 14e récit du premier juan, « Zhong li » 種梨 que voici dans l'édition illustrée (voir ci-dessous) et annotée de 1886 [pour une édition en ligne sans les commentaires, voir ici] :

Imbault-Huart qualifie ce court récit de quelque 350 caractères de « Conte fantastique » et le traduit, sous le titre peu accrocheur de « Poirier planté », de la manière suivante :
Un paysan vendait des poires au marché. Ces fruits étaient sucrés et odorants, mais d'un prix fort élevé. Il arriva qu'un Tao ché ou docteur de la Raison, au bonnet déchiré et à la robe en lambeaux, vint demander l'aumône devant la brouette du paysan. Ce dernier lui dit de s'en aller et, ne pouvant parvenir à lui faire quitter la place, se mit en colère et lui adressa des injures. « Vous avez dans votre voiture une centaine de fruits, dit le Tao ché, je vous demande seulement de me faire la charité d'un seul : cela ne vous porterait pas un grand préjudice ; pourquoi donc vous emportez-vous ? » Les spectateurs exhortèrent le paysan à donner au Tao ché une mauvaise poire pour qu'il s'en allât ; mais le marchand, entêté, ne voulut pas céder. Un ouvrier, voyant que la dispute s'échauffait, acheta une poire et la remit au docteur qui le remercia en saluant. « Nous autres qui sommes en religion, dit le Tao ché en s'adressant à la foule, nous ne comprenons point l'avarice : puisque j'ai une belle poire, je vous demande la permission de vous l'offrir. » -- « Pourquoi ne la mangez-vous pas vous-même ? » dit quelqu'un -- « C'est que, répliqua le docteur, je n'ai besoin que des pépins seuls pour les planter. » Là-dessus, il prit la poire et l'avala : puis, tenant les pépins dans une main, il ôta la houe qu'il portait sur son épaule, creusa dans la terre un trou de plusieurs pouces de profondeur, les y plaça et les recouvrit de terre ; il demanda alors de l'eau aux gens du marché pour les arroser. L'un des badauds trouva de l'eau dans une boutique de la rue voisine : le Tao ché la prit et la versa dans le trou ; tous les regards étaient fixés sur ce même endroit : tout à coup l'on vit sortir de terre une pousse légèrement recourbée qui grandit peu à peu et devint, en un clin d'œil, un arbre aux branches et au feuillage touffus : l'arbre se couvrit bientôt de fleurs, puis de fruits magnifiques formant des étages parfumes. Le Tao ché prit alors les fruits qui garnissaient le sommet de l'arbre et les offrit aux spectateurs : au bout d'un instant, il ne restait plus un seul fruit. Le docteur saisit sa houe, coupa l'arbre, prit le tronc sur son épaule, après avoir ôté le feuillage, et s'en alla tranquillement. Tandis que le Tao ché accomplissait ce miracle, le paysan, mêlé à la foule, dressait la tête au-dessus des autres et regardait attentivement : il avait oublié totalement son commerce, et ce ne fut que lorsque le docteur partit qu'il regarda sa voiture ; elle ne contenait plus une seule poire : il comprit que les fruits distribués étaient les siens. Regardant avec plus de soin, il vit qu'un des brancards de sa brouette manquait et en avait été fraîchement coupé. Il entra dans une violente colère et courut vite sur les traces du docteur ; en tournant le coin de la rue, il trouva au pied du mur le brancard manquant ; c'est alors qu'il sut que c'était le tronc du poirier que le Tao ché avait coupé. Quant à ce dernier, il avait disparu. Le paysan fut la risée de tout le marché.

Le daoshi 道士 (« prête taoïste » chez d'autres traducteurs) reçoit la note : « Les Tao ché sont ceux qui font profession de suivre les doctrines du célèbre philosophe Lao tseu, le fondateur du Taoisme ou doctrine de la Raison (tao). »

Le lieu n'est pas approprié pour se lancer dans une attentive évaluation de la justesse de ce rendu qui offre dans une version somme toute très agréable à lire l'essentiel d'un récit que l'on pourra mieux apprécier dans la traduction bien plus précise d'André Lévy (I.14), pages 67 à 69 du premier tome de ses Chroniques de l'étrange (Picquier, 2005) sous un titre plus percutant : « Le Poirier magique » -- c'est indubitablement vers cette intégrale qu'il faut se diriger si l'on veut goûter par le menu et dans toute son étendue le Liaozhai zhiyi. Je n'insiste pas, vous le saviez déjà. Pour un jugement plus contrasté, voir Li Jinjia, op.cit., pp. 371-382.

Ceci dit, vous pouvez également lire la même histoire dans pas moins de huit autres versions françaises qui ont été pieusement recensées par Li Jinjia (p. 367), et qui portent des titres plus ou moins heureux : « Comment on plante un poirier » (Hoa, 1921), « Piriculture » (Baylin, 1922), « Le Poirier magique » (Halphen, 1923), « La plantation d'un poirier » (Daudin, 1939), « Le prête qui fit surgir un poirier » (Chatelain, 1969), « Plantation d'un poirier » (Li/Ly-Lebreton, 1986), « Le paysan avaricieux » (Lecœur, 1996) et tout simplement « Le poirier », traduction tout juste centenaire, du Père Léon Wieger (1856-1933), que voici :

Un paysan avait porté ses poires au marché pour les vendre. Comme elles étaient sucrées et parfumées, il en demandait un bon prix. Un táo-cheu, au bonnet déchiré, à la robe en loques, quêtait sur le marché. Il demanda l’aumône au paysan. Celui-ci le rebuffa. Comme le táo-cheu insistait, le paysan se fâcha et lui dit des injures. — Le táo-cheu dit :Tes poires sont nombreuses ; si tu m’en donnais une, cela ne t’appauvrirait guère. Les assistants exhortèrent le paysan à sacrifier l’une des moins belles parmi ses poires. Il refusa mordicus. Alors ils se cotisèrent, achetèrent une des poires du paysan, et la donnèrent au táo-cheu.Attendez un instant, leur dit celui-ci ; moi je ne suis pas avare ; je vais vous faire manger de mes poires à moi. Cela dit, il dévora la poire à grandes bouchées, recueillant soigneusement les pépins. Puis, détachant un couteau qu’il portait sur lui, il creusa un petit trou dans le sol battu du marché, y sema les pépins, les recouvrit, se fit apporter un peu d’eau et les arrosa. Aussitôt un germe sortit de terre, grandit, devint un beau poirier, fleurit, et se chargea de poires superbes. Le táo-cheu les cueillit une à une, et les donna aux assistants, qui les mangèrent jusqu’à la dernière. Alors, d’un coup de son couteau, le táo-cheu trancha la tige du poirier, le mit sur son épaule et s’en alla. Ce spectacle avait, naturellement, attiré toute la foule du marché. Même notre paysan avait quitté ses poires pour voir. Quand il retourna à sa petite voiture, il constata que toutes ses poires étaient parties, et que le timon brisé avait disparu. Il comprit alors le tour magique du táo-cheu. Pour se venger d’avoir été rebuffé, celui-ci avait fait pousser en arbre le bois de sa voiture, avait fait monter ses poires sur l’arbre, les avait distribuées, puis avait emporté le timon. Furieux, le paysan se mit à la poursuite du táo-cheu, pour lui demander raison. Au détour d’une rue, il retrouva son timon, mais ne revit jamais le magicien. — Tout le monde rit de lui, bien entendu. (Folk-lore chinois moderne. Hien hien : Mission catholique, 1909, p. 170 [n° 96])

Certains pourraient même, sans y prendre garde, rencontrer les poires de Pu sous une présentation que le Maître de l'étrange n'aurait pas pu imaginer et, dans sa présente réalisation, aurait sans aucun doute désapprouvée, savoir la bande-dessinée que les éditions You-Feng diffusent depuis 2007 sous le titre valise de Chroniques de l'étrange du Pavillon des Loisirs (158 p.).

On doit cette mutation à un certain Wu Hongmiao pour l'adaptation et la traduction, et à Tang Feng, Ma Chi, Cheng Hao et Qu Jia (?) pour les illustrations. Que dire de ce rendu maladroit dont la version bilingue est fournie en appendice, sinon que ce qui est critiquable ici n'est pas vraiment la nature de la traduction laquelle a été revue par Laurent Ballouhey, signataire d'une préface qui s'en tient à une présentation aussi sommaire que convenue de l'œuvre et de son auteur sans même signaler l'existence de traductions, mais bien l'adaptation dont les lacunes et les maladresses ne sont aucunement compensées par les illustrations qui n'ont pas le charme des gravures d'antan ni l'attrait d'une création contemporaine. In fine, l'ouvrage n'a, de mon point de vue, pour unique vertu que de fournir un texte bilingue avec transcription pinyin pour des apprentis en langue chinoise désireux de sortir des manuels scolaires. Je vous laisse juge de ce travail de transposition générique réductrice, pour ne pas dire assassine, à travers la troisième des huit planches réalisées pour « Le moine planteur de poires », un des six récits à faire les frais de cette tentative qui, cela dit en passant, n'est pas la plus désastreuse menée à l'encontre du Liaozhai zhiyi et de la littérature chinoise ancienne.

Avant de quitter les poires pour d'autres fruits, je tiens à vous signaler que Camille Imbault-Huart a, preuve de son sérieux et de son attachement au texte de Pu, traduit le commentaire de l'auteur sur son propre récit :

« L'auteur du Leao tchai dit : On peut certes parler à bon droit de la bêtise des paysans. Ce ne fut pas sans raison qu'on se moqua de celui-ci dans le marché. Dans un village, chaque fois qu'un ami intime d'un richard vient lui demander du riz, celui-ci change de contenance et répond en calculant : « Ce que vous me demandez me suffirait pour vivre pendant plusieurs jours. » Ou bien, s'il s'agit de secourir une infortune ou un ami dans la plus profonde misère, le riche dira en colère : « Cela suffirait à la nourriture de plusieurs personnes. » C'est ainsi que père et fils, frère aîné et frère cadet en viennent à se disputer. Qu'il s'agisse de ses plaisirs, le riche ne regarde plus à l'argent et vide sa bourse ; qu'il sente le couteau près de son cou, il n'est plus avare et se hâte de racheter sa vie à quelque prix que ce soit. Tous les riches sont ainsi ; il serait impossible de les énumérer tous. A quoi bon s'étonner de la manière d'agir de ce stupide paysan ? »

On comprend mieux l'intérêt qu'Imbaut-Huart porta à ce texte en lisant ce commentaire qu'on préfèrera néanmoins dans la traduction d'André Lévy :

Le Chroniqueur de l'étrange : Ce n'est pas sans raison que les gens du marché se gaussent du stupide comportement de cet ahuri. Combien de fois n'ai-je point vu, dans le pays, de ces riches que l'on appelle « nobles roturiers » prendre une mine renfrognée dès lors que de bons amis sollicitent le prêt d'un peu de riz et se mettre à calculer : « Mais c'est la dépense de plusieurs jours ! » Leur demande-t-on d'aider quelqu'un en grave difficulté ou de nourrir une personne sans soutien, ils s'emportent et font les comptes : « Mais c'est de quoi nourrir cinq ou six bouches ! » Même entre père et fils, même entre frères, ils comptent le moindre grain, le dernier scrupule : c'est le comble ! Par contre ils vident leur bourse sans rechigner lorsque le jeu ou la luxure les égarent. Ils sont prêts à racheter leur vie à n'importe quel prix, quand ils ont le couteau sur la gorge. Des exemples de ce genre, on ne finirait pas de les énumérer ! N'accablons pas trop ce paysan borné.

Voilà bien des remarques d'une encore cuisante actualité, me semble-t-il, et de quoi ruminer tout l'été. Merci à M. Pu et à ses traducteurs. (P.K.)

jeudi 9 juillet 2009

Keul Madang

L'été : saison des cerises, saison des sites surprises : la série entamée par l'apparition sur la toile de Cerise Press se poursuit avec l'arrivée d'un site sans équivalent connu de moi entièrement consacré dans notre langue à la Corée, sa culture et surtout sa riche littérature. Tout à la fois, site web, blog, revue en ligne, Keul Madang, Littératures et cultures de Corée « se propose de montrer les multiples facettes de la culture coréenne, culture entendue ici au sens large : arts, modes de vies, croyances, mythes, religions, relations sociales... »

Keul Madang est le fruit d'un travail collectif conduit par nos collègues de la section coréenne du Département d'Etudes Asiatiques de notre université, Jean-Claude de Crescenzo et Hye-Gyeong Kim, par ailleurs membres de notre équipe, qui jusqu'à présent nous avaient fait partager leur passion sur ce blog. Ils ont réuni autour d'eux une poignée de spécialistes - enseignants, traducteurs - et d'étudiantes aussi passionnées que leurs mentors, pour créer ce nouvel espace d'information, de réflexion et d'analyse qui arrive à un moment crucial dans la découverte par nos compatriotes de la Corée. Nous ne doutons pas qu'il saura tenir le rôle de guide dont nous avons tous besoin pour prendre toute la mesure de ce que ce pays attirant peut nous apporter dans notre connaissance de l'Extrême-Orient. Pour l'heure, on peut lire, ou relire, quelques critiques d'œuvres traduites dans notre langue, se familiariser avec quelques uns de ses plus fameux créateurs, écrivains et réalisateurs... Mais je n'en dis pas plus, allez vite voir par vous même, vous ne serez pas déçu.

Ah ! Oui, j'oubliais : « Keul () veut dire écrit/texte et Madang (마당), la cour de la maison (traditionnelle) ». M'est avis que nous ne nous priverons pas de visiter souvent cette bâtisse sortie du néant dans la chaleur d'un été torride. (P.K.)

mercredi 8 juillet 2009

Cerises virtuelles

Avec le début de l'été, arrivent les cerises. En voici, d'une nature bien différente et que l'on pourra déguster en toute saison puisqu'il s'agit d'une revue virtuelle nouvellement arrivée sur la toile. L'illustration ci-dessous vous en dévoile la couverture et vous en livre la porte d'accès :

Cerise Press. A Journal of Literature, Arts & Culture est « an online journal based in the United States and France », qui selon ses concepteurs, « builds cross-cultural bridges by featuring artists and writers in English and translations, with an emphasis on French and Francophone works. Co-founded by Fiona Sze-Lorrain, Sally Molini, and Karen Rigby in 2009 ». Cerise Press a pour ambition de servir « as a gathering force where imagination, insight, and conversation express the evolving and shifting forms of human experience. » En conséquence, le journal est « open to submissions in photography, art, and poetry, including translations in French, Chinese, and Spanish. »

La 1ère livraison réunit un nombre important de « contributors » bien de notre siècle, mais quelques célébrités du précédent, comme Guillaume Apollinaire et Boris Pasternak. Elle impressionne également non seulement par l'attention portée à sa présentation avec la mise en scène d'œuvres picturales et photographiques de grande qualité, mais aussi par sa variété. Une bonne place est réservée à la traduction, et la littérature chinoise contemporaine n'est pas oubliée. Elle est présente par l'intermédiaire de deux auteurs que beaucoup découvriront : le poète Hai Zi 海子, né en 1964 et qui se donna la mort en mars 1989 ; et Jie Li, doctorante à Harvard.

Le rythme de publication de Cerise Press sera de trois « issues » par an ! Le numéro deux est déjà en chantier ; il est annoncé pour novembre, ce qui nous laisse le temps de découvrir pleinement celui-ci et de lire en premier « Life as Art as Cinepoem: Gao Xingjian’s Silhouette/Shadow » dans lequel par Barbara Yien parle du premier film du Prix Nobel de Littérature 2000 et du livre qu'il a inspiré ; l'article donne également un lien conduisant vers un site entièrement consacré à cette « œuvre complète » dont nous avons eu la primeur à Aix-en-Provence l'année de sa réalisation et qu'on peut visionner dans l'ERD Gao Xingjian de la Bibliothèque de l'Université de Provence. Mais cela vous le saviez. Quant au reste, bonne découverte en ligne, car Cerise Press est une revue que vous ne pourrez pas emmener à la plage : qui s'en plaindrait ? (P.K.)